Roberto projetstexteslienscontacts

  Une construction de la vision
  Reconnu comme un des principaux instigateurs d’une mise en œuvre du procédé photographique et d’une édification des propriétés physiques du médium, Roberto Pellegrinuzzi a développé une expertise qui lui est propre et dont il ne cesse de repousser les limites. Si sa pratique porte sur le potentiel perceptif de la photographie, cette démarche demeure toutefois indissociable des formats et des supports utilisés. Photo-sculpture monumentale, installation, mise en boîte ou mise sous verre participent d’une volonté de matérialisation de l’image qui va de pair avec le principe d’une construction de la vision, prenant ainsi à partie le spectateur comme principal témoin oculaire des œuvres. À cet égard, Iris (suite), l’exposition qu’il présente à Occurrence, prend une configuration telle qu’elle invite à une déambulation au sein d’une ère construite où cloison, profondeur de champ, découpe, illusion et réalité nous introduisent littéralement dans les coulisses de l’appareil photo.

L’exposition est composée de sept unités photographiques distinctes dont la plus imposante, Iris, est suspendue au centre de la galerie, bordée par deux immenses murs blancs. L’image – chaises et table basse surmontée d’un appareil photo – est constituée de trois bandes d’acétate disposées en séquence, chaque séquence d’image étant elle-même fractionnée en trois plans superposés. Au final, neuf segments donnent corps à cette installation photographique pour le moins complexe, autant dans sa mise en forme que dans ses jeux optiques. L’utilisation des bandes opalines joue un rôle déterminant à cet égard. C’est que le morcellement de la figure initiale produit par la superposition de ces feuilles minces provoque une diffraction de l’image, faisant en sorte que le sujet fractionné disparaîtra graduellement et réapparaîtra dans sa totalité selon l’angle postural du spectateur. Pellegrinuzzi emprunte ainsi à l’anamorphose son pouvoir de maintenir un seuil perceptuel à partir duquel l’œil cherche à recadrer la bonne forme.

Bien qu’encadrées et accrochées au mur, les autres œuvres de l’exposition (de format plus réduit) procèdent de ce même système de superposition de pellicules flottantes et d’anamorphose. Dans Caméra, deux plans successifs décomposent et recomposent l’image d’un appareil photo situé à l’entrée d’un long couloir, nous laissant perplexe face à l’état d’apesanteur de cet appareil pourtant monté sur trépied. Dans Table/orchidée, le sujet principal (la table) occupe encore une fois l’avant-scène d’un corridor. Or ici, la subdivision du sujet en trois couches diaphanes recrée une sorte de télescopage des parties recto verso des tirages, renversant ni plus ni moins la perspective, entraînant ainsi le point de fuite dans un effet entonnoir. La série des Escaliers (série de trois petits formats) n’échappe pas à ces stratagèmes, alors que la configuration des marches engage notre regard dans un trajet à la fois vertical et en profondeur.

Les réflexions usuelles de Pellegrinuzzi portant sur les stratégies optiques et sur les tensions entre espace tridimensionnel et nature fictive de la photographie trouvent dans cette exposition un écho fort éloquent. Corridor, escalier, linéarité des surfaces de plancher, trouée, profondeur de champ, le tout conjugué aux nombreuses stratifications des motifs produisent une sorte de mise en creux de ce qui nous est donné à voir tout en rappelant que toute photographie est d’abord un travail de la surface et du cadre. Mais c’est dans l’étonnante installation Iris, que Pellegrinuzzi met à profit l’exploration des tensions entre illusion et réalité, en nous introduisant dans la structure de l’image, au cœur même de son processus d’élaboration.

Enclavée par trois parois murales, l’œuvre suspendue au beau milieu de cet espace clos permet au spectateur non seulement de contourner table et chaises qui s’exhibent grandeur nature, mais de traverser du regard les trois voiles transparents (eux-mêmes fractionnés en neuf parties) qui composent l’image, de s’enfoncer dans ses profondeurs, de s’infiltrer entre les plis de sa constitution. Pellegrinuzzi nous convie à une véritable expérience physique de l’espace et de la vision où des représentations d’objets prennent forme et se dissipent selon nos déplacements. Comme s’il s’agissait, au sein de cette mise en volume, de prendre contact avec la matérialité de la pellicule sensible afin de mieux «entrer dans l’espace virtuel de l’optique» (1).

Là réside le profond paradoxe de la photographie que l’artiste met ici habilement en scène. Tandis que l’œil cherche à prendre prise dans l’épaisseur et les propriétés tactiles de l’œuvre, voire dans le corps même de la photo, l’image quant à elle, décollée de son fond, émerge telle une apparition, image fantomatique, presque abstraite, illusoire. On comprendra mieux dès lors qu’on est au plus près d’une traversée dans les profondeurs de l’imaginaire. Toutes les œuvres de l’exposition exigent de la vision ce réajustement par rapport au réel, donnant ainsi à l’acuité visuelle le pouvoir qui lui revient.

Pelleginuzzi est bien conscient du rôle et de la place du sujet observant dans la saisie du réel. À cet égard, il maintiendra le spectateur en situation privilégiée en l’installant dans sa propre position, soit devant, soit derrière l’appareil photo (la caméra étant d’ailleurs présente dans la plupart des photographies), de même qu’à l’intérieur même de l’appareil. Iris en est l’exemple le plus probant. L’espace enclavé n’est pas sans rappeler le boîtier photo, alors que s’y déploie l’image captée tout autant que le dispositif de sa mise en vue et de sa mise en matière. L’installation entre en résonance avec une œuvre antérieure de l’artiste créée en 1991, Iris, dans laquelle déjà le motif d’une chaise se dépliait en quatre fragments au sortir d’un coffre en bois entrouvert (2).

Dans les deux cas, il est éminemment question de la découpe dont fait l’objet la photographie dans son essence. Autrement dit, de l’œil du photographe derrière l’obturateur jusqu'à l’œil récepteur, passe une opération de mise au foyer et de cadrage qui déconstruit et reconstruit le réel en autant de segments que la vision le permet. En nous proposant une position du regard afin de donner sens aux choses, Roberto Pellegrinuzzi nous met encore une fois au défi devant cette surface plane qui n’en finit plus de nous illusionner.


Mona Hakim

1. J’emprunte cette très belle expression à Jean-Claude Lemagny, dans Jean-Claude Lemagny, La matière, l’ombre, la fiction, Nathan/Bibliothèque nationale de France, Paris, 1994, p. 52.
2. Iris, première version (si on peut le traduire ainsi), fut réalisée et présentée dans le cadre de l’exposition Tombeau de René Payant.